https://doi.org/10.57988/crig-2304
Muhindo Nzangi
Butondo
Résumé
Les rapports Parc National des Virunga et
populations riveraines intéresse divers acteurs. Ces derniers cogitent sur
plusieurs aspects que soulèvent ou peuvent soulever les rapports qui en
résulter. Cette étude, elle, met la focale sur les mobiles de sa création, ses
potentialités et la nature des conflits entre ces deux intervenants ou acteurs,
à savoir le Parc National des Virunga et les populations riveraines.
Mots
clés : Parc National des Virunga, populations riveraines, mobiles,
conflits
The relationship between the
Virunga National Park and the local population is of interest to various
actors. The latter cogitate on several aspects that the resulting relationship
raises or may raise. This study focuses on the motives for its creation, its
potential and the nature of the conflicts between these two stakeholders or
actors, namely the Virunga National Park and the local populations.
Keywords : Virunga National Park, riparian populations, mobile, conflicts
Introduction générale
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E |
n
ce début du 3ème millénaire, la survie de l’humanité dépend de plus
en plus, non seulement des équilibres politico-économico-militaire, mais aussi
d'une coopération mondiale permettant de créer un environnement biologique
stable et une prospérité stable fondée sur un partage équitable des ressources[1]. La déstabilisation de
l'écosystème mondial et la dégradation des systèmes d'environnement dans des
régions particulières sont parmi les problèmes fondamentaux qui entraînent des
risques réels ou potentiels pesant à la fois sur les pays développés et sur les
pays en développement.
Dans bien de pays en
développement, la forêt est exploitée à un rythme que les scientifiques[2] estiment insoutenable du
point de vue écologique et économique. Pourtant les matériaux génétiques qu'on
en tire et la diversité biologique qui y règne sont essentiels au développement
mondial, à la sécurité alimentaire et à l'obtention des fibres et de certains
médicaments.
C'est cette vision
internationale sur le développement et l'écologie qui plaide pour que certaines
zones qui conservent encore une forêt sauvage passent sous le statut des « aires
protégées ». Le cas du Parc National des Virunga retiendra notre particulière
attention au cours de cette étude.
En principe, les
politiques forestières nationales doivent reconnaître et protéger l'identité,
la culture et le droit des populations autochtones, leurs collectivités et les
autres collectivités et les habitants des forêts. Des conditions appropriées
doivent être réservées à ces groupes pour leur permettre d'être économiquement
intéressées à l'exploitation des forêts, d'entreprendre des activités
rentables, de réaliser et de conserver leur identité culturelle et leur
organisation sociale propre et de jouir des moyens d'existence et d'un niveau
de vie adéquat[3].
Or la création du Parc
National des Virunga dans les limites prévues par la loi a été le résultat des
expropriations des populations autochtones, qui, en principe, devraient
bénéficier d'un encadrement de la part du parc pour compenser les sacrifices
consentis pendant sa création. Les retombées économiques de ce parc devraient
aider les populations riveraines à entreprendre un certain nombre d'activités
économiques et sociales qui les empêcheraient de prendre toute initiative de
nature à compromettre la protection du parc.
Malheureusement, le
système de gestion du parc mis en place par l'Etat congolais, à travers une
seule structure de gestion, n'a pas assuré l'encadrement des populations
locales et autochtones. Ce système a plutôt développé des mécanismes de
répression contre les populations qui venaient à violer les normes de
protection absolue pour la survie, tout en dilapidant les ressources qui
pourtant seraient destinées à assurer le développement des communautés
riveraines et contenir l'accroissement démographique de la région.
Avec le temps, cet
accroissement de la population sur des terres non suffisantes et sans aucune
retombée économique et mesure d'encadrement de la part de l'institut des parcs,
a accentué la pauvreté autour du parc. Celle-ci se manifeste par l'insécurité
alimentaire, le non-accès à la terre, les conflits de terre, le manque du bois
de chauffage, le non-accès aux soins médicaux primaires, la montée des maladies
liées à la sous-alimentation.
Cet état des choses a
suscité en eux l'entreprise d'une série d'activités économiques de survie, non
favorables à la protection du parc dans ses limites, notamment l'installation
des champs, des pâturages et des villages, la production du charbon de bois, le
braconnage, la déforestation pour des usages domestiques ou commerciaux (bois
de chauffage, bois de construction ou bois d' œuvre), la pêche illicite, le
trafic illicite de l'ivoire, ...
Les problèmes
susmentionnés nous poussent à poser les questions suivantes:
1. Dans quelle mesure le glissement des
populations vers les zones vacantes de la forêt équatoriale constituerait-il
une stratégie efficace de protection du parc ?
2. Quelles seraient les réformes
nécessaires qu'il faudrait entreprendre pour assurer la survie de la population
autour du parc et celle du parc lui-même?
Relativement à la
première interrogation, nous avons posé le postulat selon lequel le glissement
des populations résoudrait le problème d'accès à la terre causé par l'explosion
démographique autour du Parc National des Virunga ;
Quant à la seconde, la
désaffection de certaines terres du parc pour l'exercice d'activités humaines,
la liberté de circulation dans les voies routières et maritimes nécessaires aux
échanges commerciaux des populations riveraines et l'ouverture d'un débat
sérieux entre population et parc sous l'arbitrage des organismes crédibles,
seraient les réformes nécessaires pour la résolution des problèmes qui se
posent;
Dans le cadre de
recherche des stratégies de conciliation entre le parc et la population
riveraine, c'est-à-dire la conciliation entre « survie de la population» et
protection « absolue» du parc, plusieurs études ont été effectuées. Parmi
toutes ces études, seules celles qui ont proposé un système plus pragmatique de
résolution du problème ont retenu notre attention.
De 1934 à 1943, trois
études (enquêtes) consécutives ont été menées aux alentours du Parc National
Albert (actuel Parc National des Virunga). Elles ont été initiées par le
gouvernement colonial du Congo-Belge pour déterminer sur terrain les droits
indigènes dont l'usage est indispensable à la vie normale des communautés.
Les recommandations de
ces enquêteurs ont débouché sur certaines propositions, entre autres :
- La rétrocession aux indigènes d'importants territoires primitivement
inclus dans le parc et qui furent jugés indispensables aux groupements habitant
ces régions. C'est ainsi qu'un décret pris sur l'avis d'une commission composée
de Hackars et De Koning, avait rétrocédé aux
indigènes du Territoire de Rutshuru une étendue d'environ 34.000 hectares[4].
- La création, en 1949, de deux pêcheries indigènes à Vitsumbi dans le Territoire de Rutshuru au sud du Lac Edouard
et à Kyavinyonge en Territoire de Beni au Nord du Lac
Edouard, pêcheries mises à la gestion des populations indigènes représentées
par leurs chefs de collectivité dans la COPILE (Coopérative des Pêcheries
Indigènes du Lac Edouard).
- La création, en 1953, du domaine de chasse de Rutshuru pour permettre à
la population de bénéficier des gibiers du parc qui circulent dans le domaine,
sans entrer dans le parc.
- L'autorisation de circulation sur plusieurs routes et sentiers
nécessaires aux activités économiques des populations riveraines.
Malheureusement, ces
recommandations n'ont pas suffi pour résoudre le véritable problème de survie.
La présente étude propose des stratégies de gestion durable du parc en
conciliant la survie de la population riveraine avec la protection de la
biodiversité du parc.
Les confrontations dans
et autour du parc à partir de l'extrême Nord du Territoire de Beni jusqu'au
secteur de Mikeno à l'extrême Sud du parc, en passant
par Mutwanga, Lume Lubirihya, Isale, Kasindi, Karuruma, Museya, Kasimbi, Kyavinyonge, toute la côte Ouest du Lac Edouard, Kanyabayonga et tout le Territoire de Rutshuru, entre les
agents du parc et la population locale, parfois sanglantes, ne sont qu'une
manifestation ferme d'un sentiment d'extrême rupture entre les acteurs.
Cette attitude
déconcertante qui dénote un conflit de vision et d'intérêt des acteurs
impliqués (population, chefs coutumiers, ICCN, pêcheurs, COPEVI, PEVI Kacheche ...), associé à une pression démographique et
foncière croissante face à un esprit de conservatisme, nécessite urgemment des
réflexions plus approfondies pouvant proposer des stratégies de conciliation
des intérêts des uns et des autres.
Il nous a paru donc
opportun d'initier une étude plus pragmatique en ce sens.
Nous voudrions déboucher
sur une présentation d'un schéma détaillé des réformes tant institutionnelles
que systémiques pouvant rapidement répondre à l'impératif de protection du
parc, sans consacrer les intérêts de survie de la population riveraine.
Ce travail s'étend sur
tout le Parc National des Virunga (PNVI). Il analyse les moments les plus
marquants de l'histoire du parc depuis sa création en 1925 jusqu'aujourd'hui.
Néanmoins, pour des
raisons liées au temps et aux moyens de la recherche, nous considérons la
partie du parc située en Territoire de Beni-Lubero
comme champ d'investigation.
Pour y arriver, nous
avons utilisé trois méthodes, à savoir la méthode dialectique fondée sur
l'interdépendance des faits sociaux et le caractère des liens qui unissent les
uns aux autres, elle part de la constatation très simple des contradictions qui
nous entourent pour expliquer un phénomène ; la méthode comparative, elle,
tend à systématiser une tendance des mouvements spontanés qui nous poussent à
comparer ce que nous voulons expliquer avec ce qui se passe dans d'autres lieux
ou d'une autre manière et la méthode historique: elle comble les lacunes des
faits et événements en s'appuyant sur un temps artificiellement reconstitué,
mais assurant une continuité d'un drame et un phénomène.
Ainsi, la causalité
historique intensifie la causalité du lien causal, tout en renforçant la
continuité de ce lien.
Par ailleurs, pour la
récolte et le traitement des données, nous avons utilisé des techniques,
notamment documentaires, d’observation directe et indirecte.
Hormis l'introduction et
la conclusion, cet article comporte deux points, à savoir la description du
Parc national des Virunga et la caractérologie de ses relations avec la
population riveraine depuis sa création jusqu'en 2005.
1. Le Parc National des Virunga
L’histoire du Parc
National des Virunga remonte à la période coloniale. La nécessité de créer
juridiquement cette aire tient à plusieurs facteurs, notamment la richesse de
sa biodiversité.
I.1. Historique
Pour une meilleure
compréhension des moments les plus importants qui ont marqué l'histoire du Parc
National des Virunga, nous subdivisons son historique en trois périodes, à
savoir la période de lancement de 1923-1950, la période d’expansion allant de
1950 à 1994 et la période d’envahissement ou période chaotique qui commence
avec l’inscription de PNVi au patrimoine commun de
l’humanité.
I.1.1. La période de
lancement du PNVi (1923-1950)
La visite de la chaîne
des volcans en 1923 par le naturaliste américain Carl Akeley,
un des premiers scientifiques à visiter cette chaîne volcanique, constitue le
point de départ. Mais son premier intérêt fut la recherche des gorilles de
montagne dont il devait collecter des spécimens pour les musées américains. Il
avait rencontré le roi Albert 1er, qui avait une culture naturaliste
puisque habitué à visiter le Parc National de Yellowstone qui est le premier
parc au monde à avoir été créé (1872).
Sponsorisé par le roi des
Belges Albert ler, Carl Akeley y retourna pour rassembler des informations
scientifiques sur cet animal qui fascinait tant. Il mourut quatre ans plus tard
sur les hauteurs de Kabara, dans le col qui sépare le
Mikeno du Karisimbi.
Entre-temps, son travail
avait conduit à la création du premier parc national africain, le Parc National
Albert (PNA) par le Décret royal du 21 avril 1925. Ce Décret protégeait environ
20000 ha centrés sur les volcans éteints de Mikeno,
de Karisimbi et de Visoke,
dans la partie exclusivement incluse dans le territoire du Congo belge[5].1 Le décret
avait à ce moment comme vocation, de protéger les gorilles de montagne. Le parc
fut prolongé plus tard vers le Nord de la vallée du Rift albertin jusqu'à
inclure la plaine de la Rwindi, le lac Edouard, la
plaine de la Semliki, la forêt humide de basse
altitude des Watalinga et le Mont Rwenzori.
Sur base du Décret royal
du 3 juin 1906 de l'Etat Indépendant du Congo, les terres avaient été
catégorisées en deux : les terres indigènes et les terres vacantes. Selon ce
Décret, les terres indigènes sont celles qui sont grevées d'un droit indigène
où les autochtones exercent des activités de survie. Les terres restantes sont
donc vacantes. Cependant, à cette époque, seules les terres déclarées vacantes
pouvaient être formées en aires protégées, soit utilisées comme domaine de
plantation des cultures industrielles pour les colons. Par contre, à moins
qu'elles ne fassent objet d'un achat, les terres indigènes ne pouvaient être arrachées
aux indigènes qui les occupaient en vertu de l'article 2 de ce dit Décret[6].
Le domaine du Parc
National Albert, tel qu'il a été fixé par les textes légaux, englobait une
partie du Territoire de Ruhengeri au Rwanda-Urundi et une partie de Territoire de Bunia dans la
province orientale. Mais la plus grande partie du domaine du parc se situait
dans l’actuelle Province Nord-Kivu, où les terres délimitées par Décret furent
divisées en blocs situés dans quatre Territoires de Masisi,
de Rutshuru, de Lubero et de Beni.
Pour contraindre la
population autochtone à quitter les terres incluses dans le parc selon le
Décret de 1934, le colon utilisa plusieurs alibis. Dans certaines régions
c'était le danger de la maladie du sommeil et dans d'autres, l'opération de
mouvement de migration des populations indigènes.
En effet, les dernières
limites du PNA furent fixées par le Décret royal du 15 mai 1950, lequel est le
résultat des travaux d'une commission d'enquête créée par l'Ordonnance 10 -
agri du 15 janvier 1947 du Ministre de l'Agriculture du Congo-belge et qui
avait pour but d'enquêter sur les droits des indigènes congolais dans le PNA.
I.1.2. La période
d'expansion (1950-1994)
Après cette première
phase caractérisée par la fixation des limites du PNA, commence une période de
gestion optimale des ressources touristiques générées. Le parc va donc
développer des mécanismes de protection pour une croissance et une autonomie
financière. Mais la situation va vite se détériorer à cause des mouvements des
congolais indigènes, qui réclamaient l'indépendance.
L'effervescence de la
lutte se manifesta depuis 1958 après la naissance des partis politiques,
notamment le Centre de Regroupement Africain (CEREA) et le Mouvement National
Congolais (MNC). Ces partis politiques promettaient aux paysans la récupération
de leurs droits fonciers spoliés par les Belges.
À l’indépendance,
la partie rwandaise devenue Parc National des Volcans, soit 165 km2,
est détachée du reste du Parc National Albert. Pendant les années 1960 (jusqu'à
1967), certains paysans récupérèrent leurs terres puisque ayant compris que
l'indépendance était synonyme de «
revanche de l'homme noir face aux restrictions de l'homme blanc »[7]. Certains, n'ayant pas
obtenu gain de cause, ont soumis leurs réclamations au Gouverneur de la
Province du Kivu à Bukavu qui répondu par sa lettre n° 454/04825 du 19 décembre
1960 qu'il n'était pas compétent pour modifier les limites du PNA, qui ont été
fixées par une loi.
Il rappela aussi qu'il
était impérieux pour le Gouvernement de ne pas laisser disparaître un acquis
« scientifique » comme le PNA[8].
Vers les années 1972,
période de la fameuse zaïrianisation, le Gouvernement zaïrois va procéder à la
rétrocession des terres destinées en plantations des colons aux paysans
indigènes. Malheureusement, ces terres, loin d'être retournées aux paysans,
seront plutôt revendues aux commerçants. Ayant compris qu’elle avait été dupée,
la population locale avait violemment protestée. Armée de machettes, lances,
arcs, flèches, gourdins..., cette population avait réagi par le pillage de ces
réserves. Aussi curieux que cela puisse paraître, elle obtint gain de cause en
se rendant justice[9].
En 1972, le Parc National
Albert sera renommé Parc National des Virunga à la suite du processus de
l'authenticité, une doctrine idéologique de Mobutu qui prônait le recours aux
valeurs ancestrales, notamment le remplacement des noms hérités des blancs par
les noms locaux.
En 1979, l'UNESCO a
décerné le titre très envié de « Site du Patrimoine Mondial» au Parc National
des Virunga avant d'être déclaré, 15 ans après, «Site du Patrimoine Mondial en
péril».
1.1.3. La période
d'envahissement ou du chaos
En 1994, le génocide au
Rwanda entraîna un afflux massif de réfugiés dans la zone frontalière. Le Haut-Commissariat
des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR) avait dès lors décidé de construire
des camps de réfugiés dans le secteur sud du Parc National des Virunga. Le
nombre spectaculaire de ceux-ci, leur demande en énergie, leur consommation et
leur demande en viande alors que la plupart d'entre eux possédaient des armes
en feu, ont occasionné des dégâts incommensurables aux ressources du parc.
C'est pour cette raison
qu'à la XVIIIème Session du comité du patrimoine mondial de
l'UNESCO, le Parc National des Virunga a été déclaré Patrimoine Mondial en
Péril.
Les tourneboules
politico-sécuritaires vont s'en suivre avec le campement des miliciens
rwandais, ougandais et congolais dans le parc, suivi du non-paiement des forces
armées destinées à combattre ces milices et les gardes de parc non payés.
Ceux-ci, tous ensembles, vont se livrer à une véritable extermination d'animaux
sauvages et au commerce à grande échelle de viandes sauvages et de l'ivoire
vers les centres urbains.
La population riveraine
de son côté, va trouver une belle occasion d'exprimer ses sentiments
d'assouplissement après une mort quasi-imminente du parc et va se mettre à faire
des cultures dans le parc.
Aujourd'hui, avec
l'instauration d'un calme apparent, le parc se reconstruit et essaie de
remettre tout en ordre. Malheureusement, la population oppose une résistance puisque
confrontée à des 'problèmes démographiques non négligeables.
Or, ce parc constitue un
réservoir biologique incommensurable dont il convient de découvrir dans les
lignes ci-dessous.
1.2.
Gestion du PNVi
Le PNVi présente des caractéristiques
attrayantes sur le plan touristique et importantes pour la biodiversité.
1.2.1.
Le PNVi, une merveille et
un réservoir biologique riche
Le Parc National des
Virunga s’étend sur 790000 ha. Il présente une diversité biologique riche,
allant des marécages, des steppes jusqu'aux neiges éternelles du Ruwenzori, à 5119
m d'altitude (pic Marguerite), en passant par les plaines de lave et les savanes
sur les pentes des volcans.
Avec ses 300 km de long
et une largeur qui ne dépasse pas 50 km, le Parc National des Virunga a des
frontières longues et subit une pression toujours croissante de la part des
populations humaines vivant sur le sol très fertile qui le borde, ainsi que
celle des pêcheries à l'intérieur de cette aire protégée.
Pour bien circonscrire
les problèmes créés par cette forme longue et étroite, le parc national est
divisé en trois secteurs sous la responsabilité d'un Conservateur en chef. Bien
que le parc ait eu à affronter de sérieux problèmes ces dernières années, ses
limites sont restées pratiquement inchangées depuis sa création.
1.2.2. Le secteur Nord
(330 000 hectares), siège: MUTSORA
Il s'étend du Rwenzori jusqu'à la rive Nord du lac Edouard à ses
frontières du territoire de Beni et Lubero. Ishango est un des endroits les plus merveilleux du parc.
La rivière Semliki mène les eaux du lac jusqu'au lac
Albert. Le long des berges des falaises qui surplombent la rivière, les scientifiques
ont découvert beaucoup de vestige du passé archéologique de la région. Les
objets façonnés découverts à Ishango montrent que
l'homme pêchait déjà sur les berges du lac, il y a des milliers d'années.
Dominant Ishango, sur la branche ouest de la vallée
du Rift, une petite population des gorilles continue de survivre dans la forêt
des bambous du mont Kyavirirnu. Cette population de
gorilles appartient à la sous- espèce de basse altitude « Gorilla
gorilla graueri » et non à
la sous-espèce de montage « Gorilla gorilla beringei » pour
lequel le parc avait été initialement et originellement créé. Le parc a donc la
particularité d'être la seule aire protégée qui contienne les deux sous-
espèces orientales de gorilles ainsi que le chimpanzé.
La Semliki
serpente le Nord sur environ 100 km à travers une savane peu arborée avant de
pénétrer dans la forêt tropicale humide de Watalinga
où l'on a observé l'Okapi, animal emblématique en République Démocratique du
Congo. C'est en 1902 que l'Administrateur Sir THONSTONI avait découvert le
premier crâne de l'Okapi à Ishango[10].
Le Rwenzori
que la République Démocratique du Congo partage avec l'Ouganda, ne constitue
pas seulement une aire importante pour l'approvisionnement en eau. Elle est
aussi une attraction touristique de grand intérêt. Les forêts étranges et
magnifiques de bruyères arborescentes couvertes de mousses et, plus en
altitude, les séneçons géants et les lobilias de
l'étage alpin attirent bien de visiteurs dans la montagne. Les marcheurs
peuvent atteindre la base du glacier de Stanley, grâce à l'existence de quatre
gîtes de montagne et les grimpeurs plus expérimentés continuent au-delà du
glacier pour arriver au sommet, le pic Marguerite (5119 m).
1.2.3. Le secteur Centre
(250 000 hectares), siège: RWINDI
Il comprend presque toute
la partie congolaise du lac Edouard ainsi que la plaine de la Rwindi jusqu'au sud du lac. Le lac Edouard constitue lm des
lacs les plus poissonneux et la nappe d'eau la plus animée du monde avec ses
innombrables oiseaux aquatiques et ses milliers d'hippopotames. À l'est
de ce secteur, la rivière Ishasha forme la frontière entre
la République Démocratique du Congo et l'Ouganda. Ici comme dans le lac, le
Parc National des Virunga jouxte le parc Queen Elisabeth d'Ouganda. À Lulimbi sur les berges de la rivière Ishasha,
on a établi une sous station de recherche qui fait aussi office de sous station
pour la surveillance de ce secteur.
Vers les années 1960, on
y trouvait une forte densité d'hippopotames. Aussi ce secteur, habitat préféré
des éléphants et des buffles, constituait à lui seul près de 80 % de la
biomasse ongulée. Il renferme également les trois types de grandes antilopes
dont le Cobe de Buffon, le Defassa et le Topi. Le phacochère est le suidé plus répandu dans le
secteur centre du Parc National des Virunga. Le lion, le grand prédateur,
constitue une de grandes attractions touristiques.
L'hôtel de Rwindi, aujourd'hui en total délabrement à cause de la
montée des violences particulièrement grandes dans cette région, permettait
dans le temps l'hébergement de 7000 personnes par an pour visiter cette partie
du parc dont une des principales attractions est le nombre spectaculaire
d’hippopotames dans la rivière Rutshuru.
1.2.4. Le secteur Sud (220 000 hectares), siège: RUMANGABO
Il y a 1,5 millions
d'années, disent les historiens, l'eau de ce qui est maintenant le lac Kivu se
déversait vers le nord. Une activité volcanique intense a conduit dans un passé
géologique récent à la formation de 11 chaîne de 8 volcans Virunga[11].1 Deux de ces
volcans, le Nyamulagira (3056 m) et le Nyiragongo
(3470 rn), sont encore en activité et leurs éruptions spectaculaires causent de
nombreux dégâts. La dernière en date est l'éruption du Nyiragongo dans la ville
de Goma, chef-lieu de la province du Nord-Kivu, le 17 janvier 2002.
Le massif des Virunga
comprend aussi des volcans endormis: Mikeno (4437
rn), Karisimbi (4506 m), Visoke
(3711 m) et Sabinyo (3534 m). De luxuriantes forêts
ont poussé depuis des siècles sur les champs de lave créant une mosaïque
fascinante de forêts de différents âges. Ces forêts sont riches en gibiers,
sources de nourriture importantes pour de nombreuses espèces d'oiseaux et de
primates. Ce secteur est l'habitat de gorilles de montagne (Gorilla
Gorilla Bereguei), TI est
contigu au Mgahinga National Park de l'Ouganda et le
Parc National des Volcans du Rwanda. La forêt de Tongo
abrite une population sauvage des chimpanzés. Ils ne vivent que sur 10 km2
de cette forêt entourée par une ancienne coulée de lave. Le singe doré est une
sous-espèce endémique dans le massif des Virunga. Les secteurs Nyamulagira et Nyiragongo sont reliés par le couloir Mwaro qu'utilisent les buffles et les éléphants de forêts
pour la transhumance.
1.2.5. La gestion
administrative du PNVi
Le Parc National des
Virunga est l'une des réserves naturelles intégrales ou quasi intégrales de la
RD Congo gérées par l' « Institut Congolais pour la Conservation de la Nature
», ICCN en sigle, un établissement public doté de la personnalité juridique et
soumis au contrôle du ministère de l'environnement, conservation de la nature
et tourisme.
La loi n° 75-023 du 22
juillet 1975 portant le statut de l'IZCN, leur donne, à son article deuxième,
les attributions suivantes :
- Assurer, sous l'autorité du commissaire d'Etat à l'environnement,
conservation de la nature et tourisme, la protection de la faune et de la flore
dans les réserves naturelles intégrantes ou quasi intégrantes ;
- y favoriser la recherche scientifique et le tourisme dans le respect
des principes fondamentaux de la conservation de la nature ;
- Gérer les stations sites «de capture » établis dans les réserves ou en
dehors des réserves[12].
L'ICCN est géré par un
Délégué Général assisté d'un Délégué Général Adjoint qui tous siègent à
Kinshasa. Ils sont nommés par le président de la République. Le Délégué Général
dispose de tous les pouvoirs nécessaires pour gérer les affaires de l'Institut.
À l'exception du Délégué Général et du Délégué Général Adjoint, les
membres du personnel sont liés à l'Institut par des contrats d'emploi établis
conformément aux dispositions du règlement d'ordre intérieur. L'article 10 de
la loi organique susvisée dispose :
Le personnel de
l'Institut se divise en deux catégories :
1. Le personnel administratif ;
2. Le personnel technico-scientifique,
comprenant notamment les conservateurs de réserves, les chercheurs et les
gardes.
Les membres du personnel
sont nommés et révoqués par le Délégué Général. Toutefois, l'engagement et la
révocation d'un membre du personnel ayant au moins le grade de conservateur ou
de chercheur ne peut se faire qu'avec l'accord du commissaire d'état à
l'environnement, conservation de la nature et tourisme.
Les conservateurs des
réserves naturelles sont officiers de police judiciaire. Leur compétence
matérielle est limitée aux infractions définies par la loi, à la législation
sur la chasse et la pêche et à la législation sur le régime forestier. Leur
compétence territoriale s'étend sur le territoire de la réserve naturelle où
ils sont affectés, ainsi que sur une zone de 50 km autour de la réserve.
Les gardes assistent les
conservateurs dans leur fonction d'officier de police judiciaire. Ils sont
revêtus d'un uniforme et pourvus d'une arme à feu.
Le Parc National des
Virunga quant à lui, est géré par l'Institut congolais pour la conservation de
la nature à la direction provinciale du Nord-Kivu qui reçoit le rapport de
trois conservateurs en chef du parc. Il s'agit du conservateur de la station de
Rumangabo au secteur sud, du conservateur en chef de
la station Rwindi au secteur centre et enfin de
conservateur en chef de la station Mutsora au secteur
Nord. Les conservateurs en chef sont secondés par les conservateurs assistants.
Les postes de patrouille dirigés par le chef de poste de patrouille (un garde)
sont chargés de la surveillance des infractions au parc. Ainsi il existe 84
postes de patrouille dont 49 sont opérationnels et 35 non opérationnels.
Cependant, nous devons
noter qu'à la création du PNA, le roi du royaume de Belgique avait mis en place
l'Institut des Parcs Nationaux qui avait pour mission de protéger la faune et
la flore dans les territoires qui lui sont réservés, d’y favoriser les
recherches scientifiques ainsi que d'encourager le tourisme pour autant que
ceci soit compatible avec la protection de la nature.
Cette armature mise en
place pour gérer le parc a connu beaucoup de failles qui ne lui ont pas permis
de favoriser le développement du parc lui-même et de la population riveraine.
Ces insuffisances
institutionnelles peuvent se résumer par quatre observations, à savoir :
- La centralisation du
pouvoir décisionnel à Kinshasa, loin du champ d'investigation. Pour autoriser
l'entrée d'une équipe de recherche dans le parc, il faut l'approbation du
Délégué Général à Kinshasa. Pour engager ou suspendre un conservateur dans
n'importe quel coin du parc, il faut au préalable que le Délégué Général de
l'Institut des parcs décroche l'accord du ministre de l'environnement. Cette
lourdeur dans la prise des décisions provoque une grande inertie ;
- Le Parc National des
Virunga est très vaste et rencontre beaucoup de difficultés qu'il lui convient
d'être géré par un organe autonome qui prend toutes les décisions nécessaires à
son épanouissement. L'ICCN gère tous les parcs et réserves nationaux de la RDC,
qui est un pays particulièrement garni d'aires protégées, chacune d'elles ayant
ses problèmes. Il convient donc que le Parc National des Virunga ait son organe
de gestion propre ayant une autonomie fonctionnelle et financière mais soumis
au contrôle de l'État congolais à travers le ministère de tutelle;
- Dans sa structure
fonctionnelle, l'ICCN comprend seulement deux divisions techniques pour la
gestion du parc notamment la division de la conservation et la division de
recherche. Conserver un si grand domaine (aussi vaste que la République du
Rwanda) avec des relations non sereines face à la population, sans avoir des
divisions spéciales chargées des relations avec les populations riveraines est
une entorse. Le Parc National des Virunga devrait dans ses relations avec les
populations, mettre en place des divisions d'accompagnement au développement et
de gestion des problèmes posés par la survie autour du parc;
- La dépendance de l'ICCN
d'abord de la présidence de la République par l'ordonnance loi n° 67-514 du 1er
décembre 1967, modifiée par l'ordonnance loi n° 18 du15 novembre 1969 et au
ministère de l'environnement par la loi n° 75-023 du 22 juillet 1975 portant
statuts de l'IZCN, ont accentué la dilapidation des fonds du parc entre les
mains des kleptomanes qui ont fait sombrer le pays dans la désolation et la
pauvreté.
II. Évolution des relations parc- population riveraine
Depuis la création du
parc jusqu'à l'heure actuelle, les relations entre les agents du parc et la
population riveraine ne sont toujours pas bonnes.
Le parc a été créé dans
un contexte de colonisation suivie d'une longue période de dictature. La
population riveraine est ainsi considérée comme une menace à la protection de
celui-ci.
En outre, le système mis
en place pour la protection du Parc National des Virunga est très rigide et ne
permet pas à la population de s'approprier la protection de sa biodiversité.
Dans ce chapitre, nous
démontrons certains faits qui nous conduisent aux affirmations ci-haut
énoncées. Il est donc question de comprendre les circonstances dans lesquelles
le parc a été créé et celles dans lesquelles les terres du parc ont été
acquises, d'examiner la façon dont se géraient les litiges entre parties
prenantes et de voir la finalité et les attitudes qui ont découlé de ces
relations.
2.1. Cession des terres ou expropriation des terres
Le décret royal du 03
juin 1906 distinguait deux sortes de terres à l'époque de l'État
Indépendant du Congo: les « terres vacantes» et les «terres indigènes ».
Dans les clauses de ce
décret, qui est le premier instrument juridique congolais en matière de
législation foncière, les terres grevées des droits indigènes ne pouvaient être
arrachées aux communautés autochtones pour leur usage en plantations des colons
ou leur érection en aire protégée[13].
C'est ainsi qu'après que
le décret du 26 novembre 1934 a inclus les terres dans les limites du parc sans
préalablement initier les études de vacances de terre, les juristes de la
colonie ont demandé que ces enquêtes soient mises sur pied, pour éviter plus tard
les revendications des paysans, et que les terres qui seraient jugées pour
cette cause, soient vite rachetées aux indigènes.
Après les enquêtes de vacances
de terres, le Gouverneur Colonial et l'Institut des parcs ont été dans
l'obligation de négocier les contrats de cession des terres indigènes aux chefs
coutumiers.
Le décret du 26 novembre
1934, dans son article 4, exclut des régions comprises dans les limites du
parc, les terres occupées par les indigènes. Ce texte prévoit cependant que
ceux-ci pourront être contraints de quitter les terres qu'ils occupent
moyennant une indemnité équitable et -la mise à leur disposition de terres de
superficie et de valeur au moins égales. Il résulte de ce texte et de
l'interprétation donnée par la jurisprudence que les blocs qui n'ont pas fait
l'objet d'acte de cession des droits que les indigènes y possèdent, sont en
fait exclus du domaine du parc. Ils échappent par conséquent à la
réglementation et aux interdictions édictées par le législateur pour permettre
à l'Institut de poursuivre ses buts[14].
La signature des contrats
de cession a permis aux indigènes de s'exprimer et de donner leurs inquiétudes
concernant la perte des droits indispensables à leur vie. Examinons certains de
ces droits.
Pour le bloc 1 en territoire
de Masisi, hormis le litige du bloc Ngandjo, le litige du bloc Bugando
et celui de coulée de lave du volcan Nyamuragira, il
y a un petit litige lié à l'extraction du sel dans les limites du parc, que
nous examinons dans cette section, mais qui donne l'image réelle des
expropriations comme repris à la page 29 du rapport sur les droits indigènes
dans le PNA de 1948.
Le contrat de cession des
terres du bloc 1 du 13 novembre 1939 ne réserve aux indigènes que le droit
d'extraction de sel. Comme ce sel n'est extrait que sur le volcan Rumoka, le contrat doit être interprété dans le sens que
c'est uniquement le droit d'extraction de sel sur le volcan Rumoka
qui est réservé.
Le conservateur du parc
faisait remarquer que le volcan Rumoka était encore
en activité et qu'il y avait un intérêt scientifique de le garder intact, sans
permette aux indigènes d'y circuler et d'y transformer la nature. Les indigènes
intéressés avaient été interrogés. Il leur a été demandé s'ils consentaient à
céder le droit de récolte de sel sur le Rumoka. Ils
refusèrent.
Le notable Nzulu, chef de groupement possédant ce droit, fut encore
interrogé et marqua son accord pour la cession de ce droit moyennant paiement
d'une somme de 1500 francs de l'époque, à répartir entre lui et les indigènes
du groupement. Mais après consultation de ces derniers, il revint sur son
accord et déclara refuser de céder le droit en question. L'administrateur, chef
de territoire de Masisi, déclara que le droit
d'extraction de sel n'est nullement indispensable à la vie normale de la
communauté. Il existe selon lui, un centre commercial régulièrement
approvisionné en sel à Sake, dans la région où se
situe le volcan Rumoka.
Les indigènes affirmaient
que ce droit d'extraction de sel avait toujours été exercé par leurs
groupements. L'Institut des parcs estime que l'exercice du droit d'extraction
de sel, servait de prétexte pour permettre aux indigènes de circuler dans le
parc, dans la région du volcan Rumoka, région riche
en gibiers de lave et où une chasse illicite se pratiquait. La commission des
droits indigènes a proposé et demandé que l'article 4 du décret du 26 novembre
1934 soit appliqué puisque le droit d'extraction du sel était un démembrement
du droit de propriété et que la procédure en expropriation devrait être
appliquée[15].
Cette illustration
démontre la façon dont l'argent a circulé pour racheter les droits des
citoyens. Malheureusement certains savaient que la somme d'argent ne résolvait
pas le problème. Et malgré cette opposition de la population à céder leurs
droits, les terres étaient toujours expropriées sans compensation.
Dans les blocs XII et
XIII en territoire de Lubero, bordant le lac Edouard,
les enquêtes de vacance de terre avaient révélé que ces terres avaient un
caractère de « terres indigènes» et donc grevées de droits indigènes. Les
chefs, notables et indigènes intéressés possédant des droits sur ces terres
s'étaient absolument refusés à céder ces droits.
Le travail de la
commission de 1948 a débouché sur la signature d'un contrat de cession entre la
colonie du Congo belge et les chefs et notables de la circonscription des Baswagha, de la circonscription des Bamate
et la circonscription des Batangi. Dans les clauses
de ce contrat de cession (que vous retrouvez en annexe), il est convenu que les
indigènes s'engagent à n'exercer le droit de pêche dans le lac Edouard que par
la régie ou coopérative indigène de pêche qui sera créé à Kyavinyonge
et à Vitshumbi, Les indigènes ont refusé de recevoir
une compensation financière et ont déclaré enfin que «les terres faisant
l'objet des présents blocs XII et bloc XIII fassent retour aux circonscriptions
intéressées pour le cas où l'Institut des parcs nationaux ou tel organisme qui
lui serait substitué cesserait de les utiliser pour la poursuite de ses buts et
la colonie représentée comme dit ci-dessus avait acquiescé à cette demande[16].
C'est cette dernière
clause que brandissent les populations du Graben lacustre du territoire de Lubero qui estiment que le parc a cessé d'utiliser ces
terres à partir des années 1990 et qu'elles ont donc autant de raisons de se
réinstaller sur la terre de leurs ancêtres.
Notons qu'à partir
de1992, année où le braconnier ougandais KABIDO avait chassé les agents du parc
de tous les postes de patrouille le long du lac Edouard, la population du
Graben, appelé Vuholu occupe jusqu'à présent toutes
les terres qui appartenaient au parc et huit villages des pêcheurs y ont été
construits dans les endroits institués en marché par le gouverneur de province.
En résumé, les actes de
cession ont été une justification d'une série d'expropriations exercées dans le
parc. Les populations ont été chassées de leurs villages, inclus dans les
limites du parc, pal' certains alibis dont la maladie du sommeil. Ces hommes
dépossédés de leurs telles au profit du Parc National des Virunga ont été
déplacés massivement et de force vers d'autres terres. Ces paysans ainsi
déplacés, devenus étrangers chez les voisins, ont perdu leurs droits fonciers
et coutumiers à la fois. Bien plus, ils sont sommés de payer des tributs
conformément à la législation foncière coutumière qui a été maintenue par
l’administration coloniale.
Nzabandora Ndi
Mubanzi dans son étude sur «Les expropriations
foncières effectuées au profit du PNA et les réactions des paysans du
Nord-Kivu »[17] explique que la création
du PNA a été l'une des formes de la colonisation économique du Nord-Kivu. Selon
lui, la notion de « terres vacantes », l’échange des collines, l'évacuation des
régions déclarées atteintes par les épidémies de la maladie du sommeil sont
autant des prétextes et alibis évoqués par l'autorité coloniale pour exproprier
les indigènes de leurs terres.
Hormis la création des
pêcheries modernes à Kyavinyonge et à Vitshumbi, tous les autres droits réservés dans les
contrats de cession, entre autres la coupe du bois de chauffe sur certaines
collines, le droit de passage dans des sentiers, le droit de visite des tombes
des ancêtres et le droit de pêche dans les rivières, n'ont pas été respectés
par l'Institut des parcs nationaux.
2.2. Collection ou matraquage
Le lion est un grand
mammifère carnassier de la famille des félidés, au pelage fauve orné d'une
crinière chez les mâles et qui s'attaque aux autres mammifères et aux hommes.
Le chien est un mammifère
domestique de l'ordre des carnassiers, famille des canidés, élevé comme chien
de garde, de berger, de trait, de chasse et de luxe[18].
Lorsque les braconniers
vont à la chasse du lion, ils utilisent des chiens même s'ils n'ont pas la
force d'attraper ce lion. Leur rôle est de le harceler pour permettre aux
chasseurs de lancer la lance sans être vu par le lion.
Dans cette section, le
lion symbolise le garde parc qui a de son côté une arme à feu et le pouvoir lui
conféré par la loi pour protéger le parc. La population est symbolisée par le
chien, puisque bien que n'ayant aucun moyen matériel offensif, elle a beaucoup
harcelé le parc en vue d'exercer des activités de subsistance.
La recherche du bois de
chauffage, la fabrication du charbon de bois, le braconnage des animaux
sauvages, la pêche clandestine, le trafic du café et de l'ivoire dans le parc
et la cueillette des fruits se sont exercés même pendant les moments de la
conservation la plus absolue. Il était inévitable par exemple pour la
population des côtes ouest du lac Edouard d'écouler leur café en Ouganda. Mais
l'interdiction de circuler dans le parc ne le leur permettait pas alors qu'il
n'y avait pas de route pour accéder aux marchés régionaux.
Cependant, la répression
des agents du parc était exemplaire et atomisante,
comme le lion qui réussit à mettre la main sur un chien qui le harcèle et lui
donne un coup de tête en mortier qui le corrige de manière exemplaire.
Illustrons cette relation
de matraquage et harcèlement par trois faits qui se sont passés au parc.
· Dans la pêcherie de Kyavinyonge, les enfants des pêcheurs ont l'habitude de
pêcher aux petits hameçons au bord du lac. Un jour, en 1992, un d'entre eux
avait tiré un happlochromis de taille moyenne, de la
famille de Tilapia. Très content, il a rejeté le poisson dans le lac avec
l’hameçon pour le retirer après. Malheureusement, un pélican était proche et
avait tenté de l'avaler. il s'est accroché à l'hameçon et il est mort. Les
agents du parc basés dans la pêcherie s'en étaient vite aperçus et la dépouille
du pélican fut directement acheminée chez les parents de l'enfant. Après un bon
nombre de coups de matraque, les gardes du parc ont exigé que soit fabriqué un
cercueil et une croix, que soit apporté un drap avant d'acheminer la dépouille
du pélican au cimetière de Kyavinyonge, sous les cris
de pleurs des membres de la famille du garçon en infraction.
· Dans un village de la chefferie des Baswagha, groupement Bukenie, non
loin du parc, un certain jeudi matin de l'année 1984, racontait le chef de
localité Vulambo-lac, un homme se rendant à son champ
rencontra un lion affamé qui l'attaqua et commença à le dévorer malgré ses
cris. Tout le village se mobilisa à son secours, chiens déchaînés et lances au
poing. Ils réussirent à tuer le lion avant qu'il ne finisse de dévorer sa
proie, le capita du village. Il blessa un autre parmi les paysans secouristes.
Les gardes du parc basés au poste de patrouille de Muramba
avaient reçu J'information 72 heures plus tard. Ils entreprirent alors de
piller le village. Et l'homme blessé, qui pour eux était la preuve du
braconnage, avait fait l'objet des poursuites policières avant de s'exiler en
Ouganda.
· À l'arrivée du phénomène
KABIDO dans le secteur Nord du Parc National des Virunga, la situation va
plutôt s'inverser, à l'image d'un chien qui mord le lion déjà affaibli par les
lances. KABIDO c'est un braconnier ougandais de grande renommée qui a chassé
les gardes du parc de leurs postes de patrouille dans les années 1992. Chaque
fois que ce braconnier réussissait à chasser les gardes basés au poste, la
population riveraine se réjouissait, chantait des cantiques de victoire,
consommait sans prix le gibier du braconnier et brûlait immédiatement les
quelques cases des gardes. C'est à partir de cette situation que la population
a commencé à cultiver dans le parc, d'abord à travers les anciens chefs de ces
terres avant que certains agents du parc eux-mêmes ne redistribuent d'autres
terres du parc pour l'installation des champs moyennant des redevances
partagées entre eux et les chefs coutumiers.
Ces trois récits
retracent les relations qui ont caractérisé la gestion du Parc National des
Virunga. Les actes de protection répressive avec les actes inimaginables et
parfois inhumains ou inacceptables visant une réclusion des populations vers
les zones non économiquement profitables à la survie de la population ont
accentué la haine entre les deux parties au point que la partie la plus faible
était déjà prête à nouer des alliances avec le diable pour exprimer ses
sentiments de méfiance à l'égard des gestionnaires du parc, qui de leur côté
appliquaient peut-être les ordres de la hiérarchie.
Notons que ce procédé de
protection policière est déjà révolu. Les conventions internationales sur la
protection de l'environnement consacrent de plus en plus. Une conservation
participative qui implique la population à participer comme partenaire
important à la protection de son environnement tout en assurant à partir de
celui-ci, sa survie et son développement économique et socioculturel.
2.3. Droit de chasse ou braconnage
Avant la création du Parc
National des Virunga, la population vivait en symbiose avec les animaux. Elle
pouvait consommer son gibier selon les arrangements coutumiers. Lors de la
création du parc, la faune et la flore ont été protégées de sorte que toute
chasse était interdite à l'intérieur du parc.
L'abandon du droit de
chasse par les indigènes a été parmi les motifs primordiaux de refus de
signature des actes de cession par les chefs. Cependant pour plusieurs
circonscriptions, dans les clauses du contrat, l'on prévoyait que la limitation
de certaines zones du parc à la chasse serait maintenue. Dans le territoire de
Beni par exemple, on a circonscrit la région comprise entre la rivière Semliki, Musienene et la route
carrossable de Kasindi, et la région comprise entre
la rivière Tungula, Kamobidi,
Djelula et le sentier Pakimo
Malengero Kalanga Bango
comme zone de chasse tel que repris sur la carte en annexe. Quelques années
plus tard, après la passation des contrats, le parc a récupéré ces zones qui
ont été frappées d'une interdiction formelle de chasse.
En 1963, le gouvernement
avait créé le domaine de chasse de Rutshuru pour permettre de contrôler la
chasse en périphérie du parc. Ce domaine d'une superficie totale de 120 000 ha
a été refermé en 1983 à la suite d'une chasse abusive. Pour effectuer la chasse
dans ce domaine, il fallait au préalable décrocher un permis de chasse. Ce qui
n'était pas bien compris par la population qui faisait le braconnage dans le
domaine de chasse.
Cette fermeture hermétique
du parc sans donner une moindre possibilité à la population d'accéder aux
protéines animales a eu comme conséquence, la recrudescence du braconnage
autour du parc. Bien que le braconnier recevait la peine de mort dès que
surpris en flagrance, la viande d’animaux sauvages du parc abondait dans les
grands marchés (Butembo- Beni) comme la farine de manioc.
Vers l'année 1991, c'est
le début des pillages et l'arrivée dans le parc des milices (Kasindiens) de Kisasu Ngandu dans le secteur Nord et les Bangilima dans le secteur centre.
Ils se sont livrés au braconnage armé. Puis suivra le braconnage des ex-Forces
Armées Zaïroises basées dans le parc pour traquer les rebelles. À Kyavinyonge six hippopotames et deux antilopes étaient en
moyenne abattus par les ex FAZ chaque jour au vu et au su de tout le monde,
gardes du parc et population. C'est ce braconnage à mains années qui a entrainé
la diminution des animaux sauvages dans le parc tel que l'indique le tableau
suivant.
Tableau n° 1 : Évolution des populations de certains grands mammifères
dans le PNVi de 1959 à 2005
|
Années |
1959 |
1974 |
1981 |
1994 |
2003 |
2005 |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Éléphants |
2829 |
- |
621 |
425-535 |
- |
- |
|
Hippopotames |
26530 |
29178 |
21095 |
11000 |
1809 |
887 |
|
Buffles |
28683 |
- |
9715 |
- |
2293 |
- |
|
Cobe de Buffon |
10058 |
- |
10300 |
- |
12120 |
- |
|
Damalisque Topi |
4798 |
- |
3460 |
- |
855 |
- |
|
Cobe Defassa |
2107 |
- |
780 |
- |
210 |
- |
Source
: WWF International News 2005
2.4. Droit de pêche ou pêche clandestine
Cette question a fait
l'objet d'un travail scientifique que nous avons présenté en troisième graduat
comme Travail de fin de cycle. Ici, nous rappelons certains faits nécessaires
pour la compréhension du droit de pêche dans les rivières Rutshuru et Semliki mais aussi dans le lac Edouard.
L'annexe du décret du 12
novembre 1935, portant fixation des limites du PNA, englobait dans ses limites
toute la partie congolaise du lac Edouard. La rivière Semliki
qui unit le lac Edouard au lac Albert, est aussi pour une grande partie de son
cours compris dans le domaine du parc. Il en est de même de la rivière
Rutshuru.
Le parc avait donc exigé,
se créant l'alibi de la maladie du sommeil le déguerpissement des indigènes des
villages de pêche. En 1942, les indigènes vont se réinstaller, refusant même
d'apposer leurs signatures sur les contrats de cession des terres si leur droit
de pêche n'était pas maintenu. La colonie a proposé la création des pêcheries
indigènes modernes qui seraient exploitées au profit des populations riveraines
du parc.
Dans les clauses des
contrats de cession des terres par les chefs, il était prévu qu'en compensation
des terres cédées, le parc céderait à la population le droit de pêche sur le
lac à travers la création des pêcheries de Kyavinyonge
et Vitshumbi dont ils seraient d'office membres
coopérateurs.
Cette clause n'avait pas
de grande valeur juridique d'autant plus que le décret royal du 3 juin 1906
donnait le lac aux indigènes comme domaine indigène puisque géré par les
indigènes conformément aux coutumes et usages locaux. La colonie avait donc
masqué les indigènes par cette clause.
Vers 1942, en vue de
participer à l'effort de guerre (lors de la deuxième Guerre Mondiale) et pour
le ravitaillement de la main-d'œuvre minière, les sociétés belges «Minière des
Grands Lacs » et « Coldmin » furent autorisées
à pêcher dans le lac Edouard.
En 1944, la colonie prit
les installations européennes de pêche et elle se créa la pêcherie colonie de Vitshumbi, en abrégé PCV qui pratiquait une pêche moderne dans
le lac. Toutes ces pratiques de pêche étaient en violation de la conservation
absolue du parc telle que prônée par le roi belge.
Le trois février 1949,
avec la signature des statuts de la Coopérative des Pêcheurs Indigènes du Lac
Edouard (COPILE), les installations de la PCV avaient été cédées à celle-ci.
Elle enregistrait de bons résultats pendant les premières arrivées.
Le tableau suivant
indique le tonnage des poissons produits par la COPILE de 1949 à 1964.
Tableau n° 2 : Production de poissons de 1949
à 1964 (en tonnes)
|
Années |
1949 |
1950 |
1951 |
1952 |
1953 |
1954 |
1955 |
1956 |
|
Production |
2000 |
1773 |
2127 |
2062 |
2836 |
3241 |
3000 |
3108 |
|
1957 |
1958 |
1959 |
1960 |
1961 |
1962 |
1963 |
1964 |
Moyenne |
|
2220 |
4211 |
5000 |
6000 |
5443 |
4000 |
3200 |
3900 |
3383 |
Source : Statistiques de la COPEVI
Le nombre de personnes
pouvant habiter les pêcheries avait été très limité aux agents de la COPEVI. Or
tous les pêcheurs indigènes avaient besoin de faire la pêche et refusaient de
quitter leurs villages. C'est ainsi qu'au début des années 1950. Tous ces
indigènes pratiquant la pêche traditionnelle ont été rassemblés dans les
pêcheries de la COPFVI jusqu'en 1962, avec l'avènement de la Rébellion Muleliste, où les indigènes ont regagné leurs anciens
villages dans le parc, faisant la pêche artisanale.
Le rétablissement des
contrôles sérieux des limites du parc vers les années 1970 va obliger les
indigènes à quitter leurs villages de pêche, établis en postes de patrouille.
Mais cela ne va pas empêcher les indigènes de développer des mécanismes de
pêche clandestine surtout à la cote Ouest du lac Edouard et dans la rivière Semliki, jusqu'à ce que certains pêcheurs ont profité du
non-ravitaillement des gardes du parc en poissons pour s'installer
officiellement dans les postes de patrouille comme piroguiers de surveillance.
Néanmoins, la COPILE
actuellement COPEVI a été gérée de manière beaucoup plus occulte de façon que
les communautés riveraines du parc n'en ont pas tiré profit comme prévu
initialement. Déjà au début, la meilleure production enregistrée a servi
d'abord pour le ravitaillement de la main-d’œuvre minière et même le marché qui
serait installé à Lunyasenge pour ravitailler les
populations de la côte Ouest du lac n'avait jamais fonctionné.
Après l'indépendance, les
administrateurs de la COPEVI seront nommés par le gouvernement central qui en
tirera seul profit sans que les coopérateurs et les populations concernés en
soient bénéficiaires. Cette situation ne va pas laisser la coopérative en bonne
situation. Elle va se confronter au problème de maintenance des équipements
modernes, de renouvellement des équipements et de paiement du personnel.
La COPILE est passée en
COPILA en 1972 à la suite du changement du nom du lac, redevenu à l'époque Lac
Id Amin Dada. Cependant, à la suite de l'Assemblé Générale de 1979, la
coopérative a pris désormais le nom de COPEVI (Coopérative des Pêcheurs des
Virunga).
La COPEVI sera en
cessation d'activités vers 1979 et va inviter officiellement les pêcheurs
clandestins à s'installer dans les pêcheries de la COPEVI mais sans
autorisation de vendre. Cette situation va vite être décantée avec l'arrêté de
pêche libre qui donna aux pêcheurs individuels le droit de faire la pêche
librement et de vendre leur production moyennant une redevance annuelle à la
COPEVI.
2.5. L'explosion démographique autour du parc
Les facteurs
démographiques conjugués à la pauvreté, à l'absence de ressources dans
certaines régions, à la consommation excessive, et aux modes de production
économiques dans d'autres, entraînent ou exacerbent les problèmes de
détérioration de l'environnement et d'épuisement des ressources, compromettant
ainsi le développement durable. Les pressions sur l'environnement peuvent
découler de l'explosion démographique, de la
répartition de la population et des migrations, surtout dans les
écosystèmes vulnérables. Il est donc recommandé de tenir compte des facteurs
démographiques dans les études d'impact sur l'environnement et les autres
processus de planification et de prise de décisions en vue de la réalisation du
développement durable[19].
Lors de la création du
Parc National Albert, les indigènes qui étaient éparpillés à travers la forêt
dans de petits villages, avaient été regroupés autour du parc. Malheureusement,
on les plaçait dans des endroits physiquement non attrayants en laissant les
endroits naturellement beaux au parc. C'est le cas du Graben lacustre en
territoire de Beni et Lubero où la population a été
regroupée dans les montagnes rocheuses, inaccessibles par voie routière et
maritime et sans suffisamment des terres cultivables.
Dès lors, surtout avec le
temps, il se pose un problème d'accès à la terre. Ceci est expliqué par trois
choses.
Primo, l'existence d'une
population en croissance sur un terrain limité et borné. Exclus les éventuelles
possibilités pour celle-ci de coloniser des nouvelles terres. Ce qui fait que
les terres existantes sont surexploitées ; et sans aucune méthode de
renouvellement, elles s'appauvrissent. En outre, l'impossibilité de recourir
aux jachères pour redonner une fertilité est plus qu'évidente.
Secundo, tel que signalé
dans le paragraphe précédent, le regroupement des populations vers les terrains
en grande partie non cultivables faisait que seules certaines petites vallées
constituaient l'essentiel des terres arables. Le gros de terres physiquement
non exploitables pourrait enliser les observateurs et les pousser à donner des
avis biaisés.
Tertio, l'augmentation du
nombre de la population a créé de nouveaux foyers de peuplement, et donc des
centres villageois assez vastes, ce qui a fait que certaines terres arables
soient transformées en village. Cela est une compression des terres qui a aussi
réduit sensiblement l'étendue des petites terres arables. Ce qui renforce la
rareté des terres cultivables.
La conséquence directe de
cette situation, qui est aussi la démonstration et le signe d'une évidente
rareté des terres est l'explosion des conflits fonciers autour du Parc National
des Virunga, Nous avons pu mener à cet effet des investigations sur terrain qui
ont débouché sur un constat troublant. Par exemple, toutes les collines situées
à moins de 50 km du parc en territoire de Lubero sont
en conflit et les acteurs du conflit sont tous clients au tribunal. Bien que
cela ne soit pas seulement expliqué par la présence du parc, l’ampleur que cela
prend dans les zones les plus proches du parc est spectaculaire.
En outre, une autre
conséquence logique est la diminution de la production agricole qui est
visiblement catastrophique puisque accompagnée d'une croissance démographique
beaucoup plus inquiétante.
2.6. L'agriculture clandestine dans le parc
Tel que souligné dans les
paragraphes précédents, depuis un certain moment de l'histoire du parc, à la
suite de l'affaiblissement du système de protection du parc, la population
riveraine a entrepris une série d'activités économiques dans une partie du parc
dont l'agriculture.
Nous mentionnons dans
cette section l'impact qu'a eu cette incursion de la population dans le parc
sur le développement de la population tout entière.
2.6.1. Quelques formes
d'agriculture dans le parc
Disons qu'avec la
déconfiture des Forces Armées Zaïroises au début des années 1990, le climat
socio-politique du pays a commencé à sombrer. De pillage en pillage, de tuerie à
tuerie, de corruption à corruption, la population a compris que le moment de
profiter de ce marasme pour accéder aux terres était venu.
Dans certaines contrées,
la population a recouru aux braconniers ougandais armés pour mettre à mal les
derniers postes de patrouille du parc qui continuaient à vivoter. En outre,
l'extermination des animaux sauvages par les éléments armés réguliers et
irréguliers a totalement affaibli le système de protection, ce qui a profité à la
population riveraine longtemps défavorisée par le système de protection rigide.
Plus de 10% des terres du
parc ont été transformés en champs dans lesquels les populations ont préféré
pratiquer les cultures vivrières (le riz, le maïs, le soja, le haricot, la
banane) pour donner à cette agriculture un caractère de survie. Les terres qui
ont été ciblées dans le parc sont signalées dans la carte des « zones cultivées
» en annexe du travail.
L'élevage du gros bétail,
bien qu'il se soit pratiqué dans des proportions non inquiétantes, a été
introduit dans le secteur Nord du parc, dans la vallée de la Semliki à Karuruma d'abord par
les membres de l'ethnie Hema (en 1998) avant que les
autres éleveurs locaux ne s’y impliquent.
Néanmoins, l'élevage du
petit bétail, bien que légalement interdit, se pratique bien dans les pêcheries
légales situées dans le parc.
2.6.2. La récupération
des terres du parc et l'amplification des tensions entre gestionnaire du parc
et population
Après plus de dix ans
d'occupation effective des terres du parc et d'exercice régulier des activités
agricoles dans celui-ci, la population s'est accommodée petit à petit à un
genre de vie particulier malgré un climat politique instable.
Suite à la pacification
en perspective du pays et la reprise de la coopération politico-économique du
pays avec les institutions internationales, certaines organisations tant
régionales qu'internationales ont soutenu en équipement et en armes les agents
de l'ICCN pour les aider à réhabiliter le parc. Il s'agit notamment du Projet
PARC ID GTZ ; du projet environnemental sur les Virunga (PEVI-Kacheche) ; de World Wide Fund
(WWF); de Wild Live Conservation Society (WCS) ; de International Gorilla Conservation Program (ICCP) ; de Gulman International Conservation (GIC) ; de United Nation
For Education Science and Culture Organisation (UNESCO) ; du Programme des
Nations Unies pour l'Environnement (PNUE) ; The Dian Fossey Gorilla Fund Europe (DFGF-Europe); de la Société Zoologique de
Londres (ZSL) ; de la Société Zoologique de Francfort (SZF) et de Mountain Gorilla Veterinary Project (MGVP).
Malheureusement, l’ICCN a
privilégié les méthodes de répression pour récupérer les terres cultivées par
la population, ce qui a amplifié les tensions entre gestionnaires du parc et
cette population qui s'est retrouvée en rupture avec un genre de vie auquel il
était déjà accoutumé.
Dans certains endroits,
ce conflit qui a été pendant longtemps latent a pris un autre élan jusqu'à se
transformer en une véritable bataille.
Notons enfin que
certaines parties du parc restent encore jusqu'aujourd'hui occupées par la
population suite à une opposition musclée de celle-ci qui s'estime dans ses
droits. C'est le cas de la côte Ouest du lac Edouard en territoire de Lubero.
2.6.3. L'impact
économique après quelques années de culture dans le parc
Avant de donner les
justifications du modèle que nous proposons dans ce travail, nous examinons ici
certains indicateurs économiques qui mesurent l’impact des activités agricoles
dans le parc sur la population environnant le parc d'une part et pour toute la
province du Nord-Kivu en général d'autre part.
Il serait pour nous
souhaitable d'indiquer le volume total des productions pendant, avant et après
la période de culture du parc. Cependant, vu la difficulté d'accéder aux
statistiques fiables, nous montrons dans cette partie l'évolution des indices
de prix de certains produits vivriers couramment utilisés et produits dans le
parc. Les prix nous les avons rangés selon les marchés approvisionnés par les
produits du parc notamment le marché de Butembo, le marché de Beni et le marché
de Kyavinyonge.
Ensuite, nous examinons
les indicateurs de qualité qui ont suivi l’amélioration des revenus agricoles
des populations notamment l'habitat, l'éducation et la santé.
2.6.3.1. L'évolution de
prix de produits vivriers (riz, haricots, mars, farine de manioc)
Nous indiquons dans ce
tableau ci-dessus les différents prix des produits cultivés dans le
parc. Ces produits constituent les bases d'alimentation pour toute a population
du Nord-Kivu.
Tableau n° 3 : Prix moyens des produits
vivriers aux marchés du grand Nord (En $ US)
|
|
1995 |
1996 |
1997 |
1993 |
1999 |
2000 |
200] |
2002 |
2003 |
2004 |
2005 |
|
Produits |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Riz (100 kg) |
80 |
78,5 |
60 |
35 |
24 |
19 |
21,5 |
32 |
35 |
47 |
51,5 |
|
à Butembo |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Riz paddy (sac) à Kyavinyonge |
- |
- |
25 |
14,5 |
9,5 |
7 |
8,4 |
11 |
17 |
20 |
25 |
|
Maïs (100 kg) |
- |
- |
18 |
10 |
7 |
6 |
6.5 |
10 |
14 |
17 |
20 |
|
à Butembo |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Maïs (100 kg) |
19 |
15 |
15 |
6 |
5 |
5 |
5 |
9 |
15 |
19 |
20 |
|
à Beni |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Haricot (100 kg) |
19 |
20 |
14 |
8 |
7,5 |
10 |
11 |
19,5 |
18 |
23 |
30 |
|
à Butembo |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Haricots (100 kg) |
17 |
13 |
13 |
8 |
7 |
9 |
9 |
15 |
15 |
21 |
28 |
|
à Beni |
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Sources : Services de l'économie Kyavinyonge, Butembo et Beni
Les prix sont obtenus en
prenant la moyenne entre la période de « vache grasse » et celle de « vache
maigre ».
Sans pour autant
sous-estimer l'impact négatif qu'a eu cette agriculture à la biodiversité du
parc, nous sommes convaincu que celle-ci a atténué les effets nocifs que la
guerre aurait pu avoir sur la population riveraine du parc, cible principale
des milices et des guerres répétitives dont les bastions et les champs de
bataille étaient le Parc National des Virunga.
En outre, l'accroissement
de la production vivrière a été non seulement à l'avantage des riverains du
parc, mais aussi pour les autres populations éloignées du parc, et ayant
bénéficié à des prix relativement faibles des produits vivriers, même pendant la
période la plus critique.
En observant la carte des
zones du parc envahies par les cultures (cf. annexe), on se rend compte que
presque dans tous les coins du parc, la population a grignoté sur ses limites,
mais que la zone envahie ne représente que 10 à 13 pourcents de l'étendue
totale de celui-ci. Ceci pour vouloir dire qu'en rendant opérationnelle une
zone agricole dans une petite
portion du parc, on peut bien lutter
efficacement contre l'insécurité alimentaire dans la région et insérer la
population riveraine dans la dynamique de protection du parc. Cependant, nous
estimons que ça ne sert à rien de vouloir garder l'intégrité des 800 000
hectares devant une population démographiquement forte et qui a besoin de
produire pour survivre.
2.6.3.2. L’habitat,
l'éducation et la santé pendant la culture dans le parc
Sans en exagérer les
effets, disons que l'accès de la population riveraine aux terres du parc a
augmenté leur niveau de vie.
Selon nos enquêtes menées
dans les villages de Museya, Luseke
et Kasaka en territoire de Beni, chefferie des Bashu, 65 % des maisons en tôles existant dans ces villages
ont été construites pendant la période de grande culture dans le parc, donc de
1997 à 2001. Et 100% de ces 54 maisons en briques n'ont été construites qu'à cette
période. Selon les habitants rencontrés sur place, la culture du riz est très
rémunératrice et puisque chacun pouvait avoir accès à plus ou moins un
demi-hectare, il pouvait facilement produire 20 à 35 sacs de riz paddy et cela
leur permettait de construire facilement une maison en tôles et de scolariser
les enfants.
Notons que cette région
frontalière du parc a été souvent considérée comme arriérée en matière de
scolarisation ou d'accès aux soins médicaux puisque n’ayant pas suffisamment de
formation scolaire et sanitaire.
Néanmoins, après quelques
années de culture dans les limites du parc, on sent la création d'un certain
nombre d'écoles, d'hôpitaux et d'églises en matériaux durables et par
conséquent un taux beaucoup plus élevé de scolarisation, d'accès aux soins de
santé et recul des maladies liées à la malnutrition. Bien que cela ne soit
l'apanage de la seule culture dans le parc, l’ampleur des constructions qui
s'en suivent confirme qu'elle a une part significative.
En définitive, le Parc
National des Virunga, malgré sa diversité exceptionnelle qui est source de
fierté, a été malheureusement géré au détriment de la population riveraine.
Celle-ci a entretenu par conséquent des attitudes non favorables à la
protection et n'a jusqu'à présent pas compris l'importance de son existence.
Bibliographie
Ouvrages
BARDE, J.P., Économie et politique de
l’environnement, l’Économiste, Paris, PUF, 1982.
DORST, J., La nature dénaturée, Delachaux et
Nestlé, Paris, 1965.
DERAINE, S., Économie et environnement, Le Monde,
Marabout, Paris, 1993.
MATHIEU, L., Terre, opération survie, Messidor, La Faraudok, 1975.
STRAHM, R.H.,
Pourquoi sont-ils pauvres ? Faits et
chiffres en 84 tableaux sur les mécanismes du développement, De la Baconnière, Baudry, Suisse, 1986.
Articles de
revue
GENEREUX, J,
« Le développement durable est-il soutenable ? », in Alternatives économiques, n°206,
septembre 2002, pp. 22-23.
JETTE-SOUCY,
N., « Pour une écologie de l’homme », in L’Agora, Vol. 1, n°4, décembre 1993-janvier 1994.
NZABANDORA
NDI MUBANZI, « Les expropriations foncières effectuées au profit du Parc
National Albert et les réactions des paysans du Nord-Kivu de 1925 à
1983 », in Cahiers de CEPRY,
n°1, 1984.
TANGAY, F.,
« Greenpeace répliques», in L’Agora, vol. 1, n°5, février 1994.
VILLENEUVE,
C., « L’écologisme est-il un humanisme ? », in L’Agora, vol. 1,
n°5, février 1994.
ZABULONI
SIMISI, « Plaidoyer des populations riveraines du Parc National des
Virunga », Syndicat d’Alliance Paysanne, Rutshuru, Nord-Kivu, janvier
2004.
XXX, « La
sauvegarde de l’environnement, fondation nationale des entreprises
publiques », in PANGLOS, n°16, Paris, 1986.
XXX, Magazine
pour la conservation de la nature au Nord-Kivu, Kacheche,
n°46, Goma, RDC, 2005.
Travaux de
fin de cycle et d’études
KAKULE TEMBO
MWAE, P., « Mayangos » :
Objet du conflit entre populations autochtones et les gestionnaires du Parc
National des Virunga de 1996 à 2004, UCG, FSSPA, Mémoire, 2002-2003.
MUHINDO
NZANGI BUTONDO, L’exploitation du lac
Edouard et son impact sur la situation socio-économique des armateurs :
cas de la pêcherie de Kyavinyonge, UCG, TFC,
Faculté des Sciences économiques et de gestion, 2003-2004.
TEMBO KUNO
Newton, La problématique du conflit entre
le Parc National des Virunga et la population locale en Territoire de Lubero, UCG, FSSPA, 2003-2004.
Autres
documents
ECHAUDEMAISON,
C.D. et al., Dictionnaire d’économie et des sciences sociales, Nathan, Paris,
1993.
XXX, Rapport de la Conférence Internationale sur
la population et le développement, Égypte, 18 octobre 1994.
XXX, Rapport
d’enquête pour les droits des indigènes dans le Parc National Albert, 19
février 1940.
KASONIA, F., Recueil
des documents de la COPEVI, sa création, son fonctionnement et ses relations
avec l’ICCN, 1ère Ed., octobre 2004.
[1] XXX, Interdépendance
économique et écologique, un rapport sur quelques problèmes posés par
l’environnement et les ressources, OCDE, Paris, 1982, p. 14.
[2] Ibidem
[4] XXX, Rapport
d’enquête pour les droits des indigènes dans le Parc National Albert,
Congo-Belge, Irumu, 1948, p. 3.
[5] XXX, Magazine
pour la conservation de la nature au Nord-Kivu, par Kacheche, n°46, Goma,
RDC, 2005, p. 3.
[6] Zabouloni, S., Plaidoyer
des populations riveraines du Parc National des Virunga, Syndicat
d’alliance paysanne, Rutshuru, Nord-Kivu, janvier 2004, p. 4.
[7] Lire Kambale Munzombo M., Histoire politique et administrative du Zaïre, cours, UCG, G1 SSPA,
1996-1997, sp (Inédit)
[8] Lettre n°454/04825/A6 du Gouverneur de Province du
Kivu, adressée au ministre de l’Agriculture, Bukavu, la 19 décembre 1960.
[9] Zabouloni Simisi, Op.
Cit., p. 6.
[10] Zabouloni Simisi, Op.
Cit., p. 6.
[11] www.congolim.org
[12] Loi n°75-023 du 22 juillet 1975 portant Statuts de
l’IZCN.
[13] Lettre n°454/04825/A6 du Gouverneur de Province du
Kivu, adressée au ministre de l’Agriculture, Bukavu, le 19 décembre 1960.
[14] Cfr XXX, Rapport
d’enquête des droits indigènes, Op. Cit., p. 4.
[15] Cfr XXX, Rapport
d’enquête des droits indigènes, Op. Cit., p. 59.
[16] Acte de cession des droits indigènes entre la colonie
du Congo-belge et les chefs et notables des circonscriptions des Baswagha,
Bamate et de Batangi, Lubero, 1947.
[17] Nzabandora Ndi Mubanzi, « Les expropriations
foncières effectuées au profit du PNA et les réactions des paysans du Nord-Kivu
de 1925 à 1983 », in Cahiers du
CEPRY, n°1, 1984, p. 41.
[18] Le Petit Larousse.
[19] Cfr XXX, Rapport
de la Conférence internationale sur la population et le développement, Égypte,
Caire, 18 octobre 1994.